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OTAN/Russie

Comment l’OTAN s’est aliéné la Russie

Conférence de M. Vincent Pouliot donnée à l’Université de Montréal le 30 octobre 2008.

La spirale de dégradation des rapports entre la Russie et l’OTAN trouve son origine à la fin de l’année 1994 ; il s’agit du point tournant de leurs relations.

On dénombre quatre pommes de discorde entre la Russie et l’OTAN : le projet de bouclier anti-missile américain, le retrait unilatéral de la Russie du traité sur les forces conventionnelles en Europe (traité FCE), le double élargissement (géographique et fonctionnel) de l’OTAN

La Russie reste sourde aux critiques occidentales au sujet du conflit avec la Géorgie. C’est une première depuis la fin de la Guerre froide. Il y a 15 ans, la Russie était à genoux devant l’Occident ; pour obtenir la reconnaissance de l’Occident, elle a pris position contre la Serbie, son alliée traditionnelle, et a annulé des contrats nucléaires lucratifs avec l’Inde. La reconnaissance de la Russie par l’Occident était le point focal de la politique étrangère russe. Aujourd’hui, c’est complètement disparu.

1° Point tournant

Après le démantèlement de l’Union soviétique, l’OTAN bénéficie d’un énorme capital symbolique. D’une conception de la sécurité basée sur l’équilibre des puissances et la dissuasion, on passe à une conception de la sécurité comme étant coopérative, mutuelle et indivisible. L’OTAN s’est fait le nouveau prêtre du changement paradigmatique : les changements internes (adoption de la démocratie, instauration de l’État de droit et respect des droits de l’homme) doivent assurer la sécurité collective. La Russie a par ailleurs appuyé l’OTAN dans sa transformation.

Lors du conflit en Bosnie (1992-1994), qui fut la première épreuve de la « nouvelle OTAN », il y a un alignement notable de la Russie, qui met de côté son soutien traditionnel aux Serbes dans le but de plaire à ses partenaires occidentaux.

À la fin 1994, l’administration Clinton annonce qu’une politique d’élargissement de l’OTAN est à l’étude. Il s’agit d’un véritable choc pour les Russes, qui se sont toujours fait promettre qu’ils seraient consultés. La Russie réagit en gelant tous les contacts diplomatiques ; même les plus pro-occidentaux de l’élite russe, comme Gorbatchev, se sentent trahis. Au cours d’un sommet, Eltsine fait un discours sur la « paix froide ». Deux semaines plus tard, la Russie envahissait la Tchétchénie.

Entre 1993 et 1995, on assiste à un changement dans l’opinion des élites moscovites sur les relations russo-occidentales, qui délaissent le pro-occidentalisme au profit d’un nationalisme russe.

En 1993, les forces nationalistes sont élues en force, mais c’est seulement en 1995 qu’un changement dans la politique étrangère russe sera noté.

En janvier 1996, la nomination d’Evgenii Primakov incarne le nouveau paradigme des élites russes, qui voient désormais la Russie davantage comme une grande puissance.

Qu’est-ce qui a dérangé les Russes à ce point?

Les Russes ont vécu cela comme l’expression de duplicité de la part de l’OTAN. D’un côté on parle de « nouvelle sécurité », mais d’un autre côté on veut récolter les fruits de la fin de la Guerre froide et profiter de la faiblesse de la Russie pour mettre du côté occidental ses anciens satellites. Il y a donc d’un côté une prétention à la coopération, mais de l’autre un comportement basé sur la realpolitik.

La ligne de division de l’OTAN (soit on en est, soit on n’en est pas) et le concept de sécurité indivisible sont inacceptables pour les Russes.

Par ailleurs, la Russie ne fut pas consultée lors des bombardements sur Sarajevo en février 1994 ; dès lors les Russes retirent leur appui à l’ONU sur la question de la Bosnie.

Le Kosovo représente également un traumatisme pour la Russie, de même que l’extraterritorialité de l’OTAN, qui pourra désormais intervenir dans des zones autres que celle qui fut historiquement déterminée.

2° Pommes de discorde

Le traité FCE

Signé en 1990, le traité FCE représente la plus grande réalisation de l’après-Guerre froide.

La Russie loue des bases à l’OTAN en Géorgie et en Moldavie, mais l’OTAN prend partie pour ces deux républiques et refuse de signer le traité tant que les troupes russes ne se retirent pas. De plus, la Slovénie et les États baltes ne sont pas couverts par le traité FCE, ce qui laisse un vide juridique. La Russie se retire donc unilatéralement du traité. Aujourd’hui, le rapport de force est inversé, et ce sont désormais les Russes qui conditionnent leur signature. La Russie voulait un plafond d’équipement militaire sur le territoire des nouveaux États membres. Pour les Russes, il n’y a aucun avantage à évacuer la Géorgie – celle-ci ne sera jamais membre de l’OTAN tant que des forces russes seront présentes sur son territoire.

Bouclier anti-missile

Sur le bouclier anti-missile, il y a désaccord car il y a eu un bris de déclaration politique.

L’OTAN s’était engagé à ne pas augmenter son infrastructure dissuasive dans une déclaration politique officielle – elle ne voulut pas signer de traité ou d’accord mais assura la Russie qu’une telle déclaration aurait une portée similaire.

Pour les Russes, il s’agit d’un continuum de promesses brisées de la part de l’Occident.

De plus, stratégiquement parlant, les Russes considèrent inacceptable que leur potentiel de dissuasion nucléaire se trouve amenuisé, car c’est là tout ce qu’il leur reste pour ultimement influence l’Occident. Or, la présente d’un bouclier anti-missile à proximité de ses frontières diminue considérablement son potentiel dissuasif.

Vagues d’élargissement de l’OTAN

Il s’agit pour la Russie du même principe que l’endiguement autrefois pratiqué par l’Occident à son égard.

Il existe également un fort consensus à Moscou à l’effet que les révolutions de couleur (Géorgie, Ukraine, Kirghizistan) furent conduites de l’extérieur ; les Russes voient cela comme une avancée des régimes pro-occidentaux à leurs frontières et ça les rend nerveux, d’autant plus que ces révolutions se sont soldées par un changement de politique étrangère des républiques concernées envers la Russie.

Mondialisation de l’OTAN

L’OTAN a maintenant une vocation mondiale (Darfour, tsunami en Indonésie, Afghanistan, ouragan Katrina aux États-Unis).

Son nouveau mantra est la sécurité fonctionnelle : peu importe d’où vient la menace, l’OTAN réagit.

L’occupation américaine des bases militaires octroyées par la Russie dans le Caucase fait peur aux Russes, qui craignent de perdre leur influence chez leur « étranger proche ». Le précédent du Kosovo les rend également nerveux.

Bien qu’il soit difficile de critiquer la politique d’élargissement de l’OTAN, qui bénéficie d’une énorme légitimité, sur le plan des intentions, il en est tout autre sur le plan des effets. En effet, il est impossible pour la Russie de se rallier à cela car il s’agit d’une politique exclusive qui la marginalise.

L’erreur fut colossale si l’objectif était de gérer adéquatement les rapports avec la nouvelle Russie de l’après-Guerre froide. L’argument invoqué par l’Occident est également quelque peu fallacieux : si on élargit et que la Russie est d’accord, tant mieux, nous aurons eu ce que nous voulions ; si elle n’est pas d’accord et devient vindicative, tant mieux, on aura élargit l’OTAN et notre protection s’en sera accrue. C’est un raisonnement circulaire qui se trouve justifié a posteriori seulement.

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