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En attendant la vague orange… avril 22, 2011

Posted by jay2go in Élections fédérales 2011.
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À un peu plus d’une semaine de ce fameux 2 mai où nous, électeurs canadiens, aurons à nous prononcer collectivement sur la configuration du 41e parlement fédéral (de même que, indirectement, sur l’identité du prochain gouvernement), voilà que la campagne électorale fédérale suscite à nouveau les passions. Après la monotonie des trois premières semaines, place à la frénésie et aux spéculations!

Le NPD premier au Québec? Les deux sondages CROP et EKOS des dernières 48 heures ont eu un effet boeuf sur la faune politico-médiatique québécoise. Il semble désormais indéniable que l’on sera témoin, le 2 mai prochain, d’un transfert de voix massif du Bloc vers le NPD.  Bien que personne n’ait pu sérieusement le prévoir, avec un peu de recul, ce phénomène est-il vraiment si incroyable?

La «sagesse conventionnelle» des politologues québécois incombe généralement les insuccès passés du NPD à connecter avec l’électorat québécois à un seul élément : leur vision trop centralisatrice de la fédération canadienne, laquelle déplairait souverainement à la frange nationaliste (et majoritaire) de l’électorat québécois (nationaliste étant entendu ici par opposition aux indépendantistes convaincus et aux fédéralistes purs et durs).

C’est bien connu, les quelques 40% de nationalistes mous, ces Québécois qui s’identifient d’abord à leur province mais qui s’estiment tout de même à l’aise au sein du Canada, préfèrent un gouvernement fédéral qui respecte scrupuleusement la répartition des compétences législatives établie par la constitution canadienne à un gouvernement intrusif, peu soucieux des limites constitutionnelles à son action législative et impatient d’utiliser le pouvoir fédéral de dépenser comme bon lui semble.

Pourrait-on, dès lors, imaginer un parti moins en phase avec l’opinion publique québécoise que le NPD, ce parti de gauche pour qui il est du devoir du gouvernement fédéral de légiférer sur tout ce qui touche de près ou de loin à la question sociale? Autrement, comment expliquer que le parti le plus à gauche du parlement canadien n’obtienne toujours à l’échelle de la province la plus à gauche du pays (laquelle devrait pourtant logiquement constituer son terreau le plus fertile) qu’un niveau d’appui famélique, sinon que par une quelconque incompatibilité, disons, génétique avec son électorat?

Le problème avec cette analyse est qu’elle repose sur de fausses prémisses.

D’une part, un tel argument a pour conséquence de placer les positions idéologiques du NPD aux antipodes de l’opinion publique québécoise. Le NPD serait par conséquent le parti le moins compatible avec l’électorat québécois, ce qui est faux. Hormis la question nationale (incluant la vision du fédéralisme), peu de choses séparent idéologiquement les électeurs québécois des politiques prônées par le NPD : tous deux sont favorables à la social-démocratie, et tant le NPD que le Bloc, ce grand défenseur des «valeurs québécoises», votent en règle générale sensiblement de la même manière sur les projets de lois débattus aux communes.

Surtout, cet argument déforme la réalité en accordant une fausse primauté à la question de la position du NPD vis-à-vis du degré idéal de centralisation de la fédération canadienne.

Pour bon nombre de Québécois, il ne s’agit-là que d’une question théorique, du moins en ce qui concerne le NPD, car en réalité, le parti centralisateur dont il faut se méfier n’est pas ce dernier, qui n’a jamais pris le pouvoir et peut donc montrer patte blanche en la matière, mais plutôt le Parti libéral du Canada, dont les Trudeau et Chrétien n’ont jamais vraiment fait preuve d’une grande sensibilité à l’égard des doléances des législatures québécoises à l’effet qu’Ottawa empiétait allègrement sur les juridictions québécoises en légiférant avec enthousiasme dans des champs de compétences exclusivement dévolus aux provinces, un enthousiasme moins motivé par un réel souci d’uniformiser le filet social canadien que par la volonté à demi avouée de gommer toutes disparités régionales, et en particulier la spécificité québécoise, considérée comme une menace à l’unité nationale.

Ceci n’est pas une opinion, c’est un fait historique.

Le consensus libéral en vogue au Canada depuis les années 1960 s’est toujours défini par un gouvernement fédéral fort, en mesure de garantir un filet de sécurité social relativement uniforme pour tous les Canadiens, peu importe leur province d’origine, et responsable d’en assurer l’intégrité. Concrètement, cela s’est généralement traduit par un effacement de la législature provinciale au profit de la législature fédérale en matière de programmes sociaux, au grand dam de la législature québécoise. Historiquement, le Québec a toujours été la province la plus farouchement opposée au pan-canadianisme affiché du gouvernement fédéral en la matière, spécificité québécoise oblige.

S’il est vrai que le NPD est plus à gauche que les libéraux (et ça, tout le monde le sait), son caractère soi-disant plus centralisateur que le parti libéral fédéral reste à prouver. Les libéraux se battent contre le poids de l’histoire et leurs propres actions passées lorsqu’ils étaient au pouvoir. Pas le NPD.

L’effondrement de la forteresse bloquiste

Quant au Bloc québécois, vingt ans à exercer une hégémonie quasi sans partage sur la province l’ont usé.  Le faible intérêt manifesté par la majorité de l’électorat québécois à l’égard de la question constitutionnelle a contribué à marginaliser le discours autrefois dominant du Bloc. Le zèle affiché des souverainistes à l’endroit d’enjeux tels que le bilinguisme et l’accès aux écoles anglophones a jeté un froid entre les élites souverainistes et l’ensemble de la population.

Mais surtout, la stratégie sur laquelle repose la campagne des conservateurs a joué pour beaucoup dans les désertions massives dont est victime aujourd’hui le Bloc québécois.

À force de réclamer ouvertement un gouvernement majoritaire, Stephen Harper a contribué à polariser l’électorat québécois et à amplifier la nécessité, aux yeux de bon nombre d’entre eux, d’appuyer l’option progressiste. Or, depuis le temps que l’on martèle que ces élections vont se jouer dans la région métropolitaine de Toronto, beaucoup d’électeurs à la base peu enclins à appuyer le Bloc mais qui s’y étaient néanmoins résignés par le passé faute d’une alternative n’ont aujourd’hui plus aucune raison de se rendre aux urnes et de voter pour les candidats bloquistes en se bouchant le nez.

Tant que les conservateurs avaient besoin du Québec pour faire élire un gouvernement majoritaire, il était logique de voter pour le Bloc afin d’empêcher une telle issue. C’était le cas en 2006 et en 2008, mais plus aujourd’hui. Beaucoup d’électeurs n’ont donc plus aucun impératif à voter Bloc et se trouvent disponible pour appuyer un autre parti. Et comme les libéraux ne semblent aller nulle part et qu’ils ne soulèvent guère les foules, qui reste-t-il?

Quant à ceux qui se résignaient à voter Bloc en raison de l’absence d’option fédéraliste viable (et c’est le cas de la majorité des francophones, plus progressistes que conservateurs et, dans une large mesure, plutôt hostiles aux libéraux), voilà que le NPD est soudainement apparu comme, justement, une option valable.

Toutes les conditions étaient réunies pour qu’une seule allumette suffise à déclencher un incendie. Et cette allumette, elle s’appelle Jack Layton et elle s’est enflammée avec sa performance au débat des chefs et à sa prestance lors de son passage à Tout le monde en parle.

Bref, la forteresse rhétorique du Bloc québécois s’est effondrée, et beaucoup de Québécois, assoiffés de changement, ont jeté leur dévolu sur le NPD.

La souveraineté ne soulevant plus guère de foules, la disparition du seul argument qui motivait jusque-là une portion non négligeable d’électeurs à appuyer le Bloc, l’apparition soudaine et inattendue d’une «troisième voie», d’une alternative viable aux deux vieux partis que sont le Bloc et le PLC et de surcroît apparaissant comme la seule véritable voix d’opposition aux conservateurs, tous ces éléments ont conduit les Québécois à se jeter dans les bras du NPD.

De même, la polarisation croissante de la campagne électorale entre la gauche et la droite, exacerbée notamment par la perspective bien réelle de l’avènement d’un gouvernement conservateur majoritaire,  a conduit bien des électeurs à considérer le NPD sous un angle nouveau et à donner sa chance au coureur. Ce dernier est donc apparu comme une bouffée d’air frais, comme une opportunité d’ébranler les fondements d’un statu quo devenu moribond et pas du tout représentatif de l’humeur réelle de l’électorat québécois.

Un réalignement durable?

Dans ces circonstances, je ne crois donc pas que cette «vague orange» va s’essouffler d’ici le jour du scrutin. Au contraire, je ne serais pas étonné qu’elle continue à gagner en intensité.

Les Québécois sont-ils en train de «reconquérir le Canada» en donnant sa chance au NPD? La population a-t-elle décidé de s’investir davantage dans la fédération, d’exercer une plus grande influence sur la direction que prendra le Canada dans les prochaines années?

Il est sans doute trop tôt pour le dire, et il serait hautement imprudent de spéculer sur un éventuel réalignement électoral qui serait en cours au Québec. Néanmoins, une chose est sûre : les cartes sont présentement en train d’être rebrassées, tant à l’échelle québécoise que dans le Canada dans son ensemble.

Reste à voir qui sera le grand perdant.