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Dynamiques régionales au Canada mars 14, 2009

Posted by jay2go in Politique canadienne.
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Prédiction : les gouvernements minoritaires ne sont pas finis à Ottawa. Nous sommes plongés dans une ère d’instabilité gouvernementale qui est là pour perdurer tant que le Bloc québécois existera. Chantal Hébert parle même d’une «série de premiers ministres jetables», dont Paul Martin aurait été le premier exemplaire mis en marché.

Depuis qu’il existe, le Canada n’a jamais autant été en proie au régionalisme que maintenant. Le pan-canadianisme des partis politiques du XXe siècle a laissé sa place de façon spectaculaire à un système où les partis politiques sont circonscrits à des régions géographiques spécifiques du pays, possédant leur clientèle électorale exclusive et dont les portes des autres régions leur sont fermées.  D’un océan à l’autre? Révolu! Malheureux à constater, mais de tous les partis politiques présents sur la scène fédérale, aucun ne peut prétendre aujourd’hui représenter l’ensemble des régions du Canada, et donc l’ensemble des Canadiens.

L’exemple le plus frappant de l’anémisme du paysage politique canadien nous a été donné par le psychodrame national de décembre dernier à propos de la coalition libéraux-NPD-Bloc québécois. L’antagonisme était frappant : conservateurs contre « progressistes », Western Canada contre Central Canada. L’ouest du pays était tellement choquée que les «socialistes», les «séparatistes» et des libéraux réduits à leur plus simple expression vienne leur enlever leur gouvernement, dûment élu et si chèrement acquis après de longues années d’aliénation. West Is In! clamait-on en janvier 2006. Enfin! l’un des leurs s’installait au pouvoir.

Aujourd’hui, suite à une campagne désastreuse au Québec et la séance de separatist-bashing qu’a suscité l’appui bloquiste à la coalition, les conservateurs ne sont même plus compétitifs sur la scène québécoise. Le Bloc québécois a resserré son emprise sur le Québec, dominant  de loin libéraux et conservateurs dans les sondages. L’Ouest, quant à lui, s’est regroupé autour de Stephen Harper, bien que la tendance activiste du gouvernement irrite de plus en plus la base conservatrice du parti. Mais malgré la grogne, il est très peu probable que, de Winnipeg à Vancouver, on vote massivement pour les libéraux. La région est, bon vent mal vent, acquise aux conservateurs. Reste donc l’Ontario.

Traduisons maintenant cela en chiffres. L’ouest détient, selon la représentation actuelle des sièges aux Communes, 92 sièges. Sur ces 92, les libéraux peuvent prétendre de manière sûre à, tout au plus, de 10 à 15 sièges (dans la grande région de Vancouver). Les portes de l’ouest sont donc fermées aux libéraux, sauf à Vancouver (fait intéressant : cinq sièges sur 92, dont quatre à Vancouver et un à Edmonton sont «prenables» par les conservateurs, leurs députés ayant été élus par une très mince majorité). Au Québec, ni l’un ni l’autre ne peut se vanter de détenir un avantage comparatif, ce qui fait qu’en additionnant les deux, nous obtenons une vingtaine de sièges sûrs pour les libéraux contre 80 pour les conservateurs. L’Atlantique est plutôt hostile aux conservateurs (jamais plus d’un tiers des sièges depuis 2004), ce qui réduit l’écart stratégique entre libéraux et conservateurs à 40 sièges. Où se joue la lutte? En Ontario. Or les conservateurs sont, grosso modo, égaux aux libéraux dans les intentions de vote, tantôt légèrement en tête, tantôt légèrement en recul, et sont de surcroît en train d’augmenter leur popularité en banlieue de Toronto, là où se trouve un énorme bassin d’électeurs.

Le corolaire de cette situation, c’est que les partis politiques sont complètement déphasés l’un par rapport à l’autre. Disons que les avantages comparatifs sont loin d’être équitables. Avec l’appui de l’ouest, les conservateurs peuvent raisonnablement espérer former un gouvernement majoritaire même sans l’appui substantiel du Québec, voire même, à la limite, sans appui du tout. Suffit de bien performer en Ontario et convenablement dans les Maritimes, et la nécessité de sièges québécois devient plus symbolique que pratique. (Harper le sait : regardez-le bouder le Québec comme jamais auparavant il ne l’avait encore fait).

Pour les libéraux, par contre, la situation est toute autre. Les libéraux ont non seulement besoin d’un très fort appui en Ontario, au Québec et dans les Maritimes pour parvenir à se faire élire, mais comme il y a très peu de chances que l’Ontario donne 98% de ses sièges aux libéraux comme dans le temps de Jean Chrétien (faute de la division de la droite canadienne), une victoire libérale passe obligatoirement par le Québec (Ignatieff le sait : regardez-le positionner son parti comme le parti des francophones). Second constat : sans l’appui de l’ouest,  les libéraux seront vraisemblablement réduits à un gouvernement minoritaire, quoi qu’ils fassent. Ceci est vrai aujourd’hui, et le sera d’autant plus qu’avec la nouvelle représentation des sièges aux Communes, l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique se verront attribués 28 ou 33 sièges (dépendant des rumeurs) de plus. Inutile de dire que les conservateurs seront fortement avantagés.

Récemment, j’ai procédé à une petite vérification empirique. Je me demandais à quoi aurait ressemblé le paysage électoral si les conservateurs et les réformistes ne s’étaient pas divisés le vote au profit des libéraux de 1993 à 2003. Résultat? En 1993, on aurait élu un gouvernement libéral minoritaire. En 1997, ç’aurait été un gouvernement conservateur minoritaire, et en 2000 un gouvernement libéral minoritaire. Que des gouvernements minoritaires! J’ai ensuite effectué les mêmes calculs en octroyant aux conservateurs la totalité des votes bloquistes pour ces trois élections (ce qui n’est pas insensé puisqu’en 1984 et 1988 nous avons envoyé respectivement 58 et 63 députés à Ottawa. Comme les Québécois n’ont jamais voté en majorité pour les libéraux depuis 1980, il n’est pas insensé de croire qu’en l’absence du Bloc, les votes aujourd’hui boquistes auraient été davantage aux conservateurs qu’aux libéraux). En effectuant ces calculs, donc, je suis arrivé au résultat suivant : conservateur majoritaire en 1993, 1997 et 2000.

Ironiquement, Jean Chrétien a passé la loi sur le financement des partis politiques en constatant qu’avantager le Bloc au Québec favorisait les libéraux au détriment des conservateurs (il le dit lui-même dans son auto-biographie). Ce que M. Chrétien n’avait toutefois pas compris, c’est que cela était vrai lorsque la droite était partagée entre les conservateurs et les réformistes. Aujourd’hui, les deux sont réunis et c’est l’inverse qui est vrai : le Bloc avantage les conservateurs au détriment des libéraux.

Depuis l’apparition du Bloc québécois et la réunification de la droite canadienne, le paysage politique canadien s’est profondément modifié, avec comme dommage collatéral l’exclusion de chaque grand parti «national» d’au moins deux régions du pays : l’Atlantique et le Québec sont fermés aux conservateurs, l’Ouest et le Québec sont hors d’atteinte pour les libéraux. On devrait ainsi parler de deux grands partis régionaux : l’Ouest pour les conservateurs et l’Est pour les libéraux ; la balance du pouvoir revient à l’Ontario et le Québec se retrouve marginalisé, peu importe la couleur du gouvernement fédéral, à moins qu’un messie ne vienne convaincre les Québécois d’envoyer un nombre suffisamment élevé de députés au fédéral pour espérer avoir une chance de tirer la couverte de son bord. Belles perspectives d’avenir.

Où sont passées les grandes coalitions du XXe siècle? Le Canada est-il à ce point ingouvernable?

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